Rapport
de
la Commission nationale permanente
adopté lors des
Assises du Conseil national de l'Ordre des médecins
du 23 juin 2001
Rapporteur : Pr. Jean-José
BOUQUIER
Drs BERNARD-CATINAT, DUCLOUX, CERRUTI,
VIGUIER
EVOLUTION DU METIER DE
MEDECIN

Introduction
et présentation
Les
nouveaux patients
Rôle,
fonction et activités du nouveau médecin
La
thérapeutique par les non médecins
Conclusion
INTRODUCTION
Les
progrès remarquables de la médecine depuis la deuxième moitié du XXème siècle
dans des secteurs très divers avec, en particulier, la guérison de maladies
autrefois mortelles, ont entraîné la prééminence du concept de la maladie sur
celui du malade. Les besoins psychiques,
comportementaux et socio-culturels de l'individu ont été, à
tort, considérés comme secondaires.
Mais, depuis quelques années, un revirement de cette
approche du malade est apparu avec le développement de la notion d'éthique et
l'évolution de la société.
Le
patient, en tant que personne humaine, est
redevenu l'élément clef de la personne malade et les médecins ont intégré de
nouveau, la nécessaire unicité du corps et de
l'esprit.
Ces
progrès de la médecine ont entraîné, de la part du public, une demande
sécuritaire de l'acte médical, d'autant plus forte, que des drames
récents ont provoqué une crise de confiance
globale vis à vis de la médecine et des médecins.
Par ailleurs, la diffusion des moyens d'information et
de communication a occasionné une médiatisation de la société avec une demande
analogue et légitime du patient vis à vis de la médecine avec des dérives liées
à une certaine banalisation apparente de l'acte médical.
Toute
cette évolution socio-culturelle et médicale a modifié le comportement des
patients et des médecins, avec des conséquences sur la formation, voire le
partage de l'exercice médical avec des non médecins, dans le cadre de l'Europe
médicale.
I. LES NOUVEAUX PATIENTS
1 - Les droits
En
1987, des principes d'éthique médicale européenne ont été établis, fixant les
devoirs du médecin vis à vis des malades, où l'on retrouve les éléments du code
de déontologie français.
En
1994, une déclaration sur la promotion du Droit des Patients en Europe avait
été faites à Amsterdam, lors de la Consultation Européenne sur le droit des
patients avec réaffirmation des droits de l'homme dans les soins de santé,
portant sur INFORMATION, CONSENTEMENT, CONFIDENTIALITÉ, et RESPECT DE LA VIE
PRIVÉE.
Eléments
qui sont bien précisés dans la dernière édition 1995 de notre Code de
déontologie. Lors des Etats Généraux de la Santé, réunis en 1999, cinq messages
se sont dégagés : information avec transparence de l'acte médical, respect de
la personne avec consentement, prévention, accessibilité aux soins pour tous,
participation des usagers.
Un
projet de loi est depuis, à l'étude, en trois volets portant sur les droits des
patients, la qualité des soins et les conditions d'indemnisation des victimes.
Toutes
ces notions traduisent une modification du comportement des patients dans tous
les pays européens avec l'affirmation du respect de l'individu et son
émancipation. Associé à la médicalisation de la société et à l'accès facile et
généralisé à toute information, le patient est devenu plus éclairé, documenté,
exigeant, critique, à l'égard d'un savoir médical et d'un pouvoir contestés.
Cette
demande d'information, tout à fait légitime et devenue obligatoire, s'intègre
soit dans un cadre général de santé publique, soit dans un cadre préventif,
soit surtout, dans le cadre individuel de la relation médicale. Cette
information médicale donnée par le médecin
est l'élément de base du droit au consentement
également légitime et obligatoire, le patient devenant un partenaire actif dans
la prise en charge de sa maladie.
2 - Les conséquences
Le
rôle actif du malade dans la gestion de sa maladie devrait entraîner une
responsabilisation tout à fait souhaitable de celui-ci, avec la nécessaire prise de
conscience de devoirs corollaires à l'information reçue.
Cette
médicalisation de la société, avec l'accès direct par Internet aux
connaissances médicales, va renforcer, chez le patient, l'intérêt pour
l'automédication et l'autoprescription qui ne peuvent que croître,
devenant un fait social incontournable
: 75 % des français achètent des médicaments sans ordonnance ou non
remboursés avec les risques inhérents à de telles pratiques.
La
judiciarisation se développe en médecine comme ailleurs, favorisée par la
possibilité d'indemnisation lors d'une condamnation, non plus fondée seulement
sur la faute, mais parfois sur le risque. La
prise en compte de la difficulté de l'acte médical a disparu depuis longtemps
avec la banalisation de celui-ci par les média.
Dans
l'esprit du public, aléa médical et faute ne font qu'un. L'obligation
de moyens tend à devenir une
obligation de sécurité-résultat avec une extension de la responsabilité
médicale.
En
1999, le GAMM a enregistré 249 plaintes pénales, 334 plaintes ordinales, 570
assignations en référé et 624 réclamations écrites. Les plaintes pénales et ordinales se
développent aux dépens des transactions. Si le nombre de
plaintes est faible par rapport au nombre d'actes,
les conséquences en sont financièrement lourdes, avec une diminution croissante
d'assureurs prenant en charge la
responsabilité médicale : de 40 en 1980, ils sont passés à 15 en 1990 et à 6 en
2000, voire 3 pour les spécialités à risques. L'augmentation prévisible du coût
de ces assurances en étant le corollaire.
De
nouvelles demandes de la part des patients vont se développer vis à vis de
médicaments de confort ou de prévention
des conséquences de l'âge en particulier. Ce sera alors au médecin de réaliser
une information conforme aux données
actuelles de la science en gardant son indépendance prescriptive.
Enfin,
ce droit à l'information se concrétise par la demande de
l'accès direct au dossier médical. Actuellement cet accès se fait par
l'intermédiaire d'un médecin choisi par l'intéressé
et qui peut éventuellement apprécier les informations à transmettre en fonction
de l'état du malade (article 45 du code de déontologie médicale). Cet accès
direct peut se révéler dangereux pour le malade dans certains cas ; à lui alors
d'accepter d'en assumer les conséquences.
Les Associations
Entre le patient et le médecin est apparu un
élément récent, corollaire du fait sociétal en développement que sont les
différentes associations à connotation médicale.
Ce
type d'association s'est multiplié : en 20 ans, il est passé de 100 en 1980 à
4500 environ en 2000.
Elles
sont essentiellement de trois types :
associations
de malades fondées sur une pathologie ou un groupe de
maladies
associations
de familles de patients
associations
des usagers de la médecine
avec,
pour certaines, des interactions internationales.
La
plupart de ces associations ont un rôle bénéfique réel :
Elles
donnent aux malades atteints d'une même maladie, des informations pratiques
indiscutables et une aide psychologique, sociale, matérielle, avec mise à
disposition de moyens spécifiques, voire une aide financière souvent nécessaire.
Elles
ont une action économique avec la réalisation de campagnes médiatiques axées
sur la recherche médicale et soutenues par l'Institut de
recherche correspondant.
Elles
ont une action politique pour faire reconnaître et accepter par divers organismes
certains soins spécifiques ou une
reconnaissance sociale.
Elles
permettent la diffusion d'un message médical plus facilement mis en
application par les patients concernés par la maladie
avec la garantie de qualité qu'apporte la participation de spécialistes.
Elles
représentent les patients dans diverses instances hospitalières, médicales,
décisionnelles ou formatrices.
Elles
ont un rôle bénéfique dans les relations avec les médecins, surtout lorsque
ceux-ci participent à leur vie associative (sans y rechercher une publicité
personnelle - article 13 du Code de déontologie).
Ces
associations reconnues et responsables sont confrontées au problème de la
formation de leurs représentants car non professionnels ils risquent d'être
considérés comme incompétents, ou professionnels et
alors taxés de connivence.
D'autres associations par contre doivent être connues pour leur appartenance à
une secte ou pour leur caractère antimédical de principe.
Nouvelles relations médecin-patient
Devant cette modification du comportement du
patient qui évolue de plus en plus vers un
comportement de consommateur comme dans beaucoup de pays, le médecin, comme cela sera détaillé, doit s'adapter à ces nouvelles
demandes, en sachant que ce patient a de multiples sources potentielles
d'information.
1 - La place de l'écoute doit être considérée comme le premier élément de l'acte médical. Il faut se rappeler que c'est la force de la farce des guérisseurs et charlatans. La
revalorisation de cet acte reste la base de sa
reconnaissance par le patient.
2 - L'information et le consentement du malade doivent être
privilégiés ainsi que cela est précisé
dans les articles 35 et 36 du Code de déontologie en sachant que le médecin a
le devoir d'apporter la preuve de leur réalisation. Ces demandes légitimes font
du patient un partenaire dans la prise en charge de sa maladie
et favorisent un meilleur suivi du traitement. Mais tous les
médecins sont conscients de la difficulté de compréhension de cette information
avec la surdité émotionnelle qui accompagne l'annonce d'une maladie grave qui nécessite
un dialogue régulier et pose la difficile
question du degré de vérité à donner. Conscient également dans la relativité de
capacité décisionnelle du malade face aux éléments si complexes de
la maladie.
3 - l'existence de l'association de malades correspondant
à la maladie peut également être portée à la connaissance du patient, si le sérieux de
celle-ci est reconnu.
4 - le risque inhérent à ces nouveaux comportements et à ces nouvelles
demandes serait une certaine démotivation du médecin vis à vis du malade avec
une désaffectation et un désinvestissement, voire une réserve défensive face aux risques
et à la judiciarisation possible. Ces réactions naturelles se feraient au
détriment de l'intérêt du malade, le médecin se devant de rester le médecin
d'accompagnement.
II - ROLE, FONCTION ET ACTIVITÉS DU
NOUVEAU MÉDECIN
Depuis
plusieurs siècles, la médecine française s'est épanouie et a grandi sous l'imposant
parasol des certitudes, des dogmes, des réalités mesurables et quantifiables,
réunissant autant de pierres angulaires que nécessaires, parfois même
un peu plus. Des formules incantatoires jusqu'au barbier, de l'officier de
santé jusqu'au brillant professeur spécialiste de CHU, le fondement de l'acte
médical reposait -et repose encore- sur la confiance du patient, la confidence
de celui-ci et son secret, l'autorité du décideur qui possède le savoir, la
présomption du diagnostic ou la décision
thérapeutique de celui qui soigne
Savoir
et pouvoir médical se conjuguaient au lit du malade : ce dernier était examiné,
palpé, saigné, jouissant d'un dialogue fleuri et de recommandations
impératives, puis obéissait docilement : il n'y avait guère autre chose à faire
!
Cependant,
depuis quelques décennies, la révolution thérapeutique fulgurante, l'invasion
en force de la technologie de plus en plus précise, affinée et redoutable, ont
fait que les médecins se sont mis à prescrire
des explorations, des bilans, des contrôles, des vérifications multiples,
suivis de traitements parfois lourds, contraignants et complexes.
Cet
envahissement technologique- souvent mesuré à l'aune de son efficacité-, a
généré un appauvrissement relatif de la relation verbale, de l'échange
constructif et subtil devant prévaloir et s'instaurer au sein de la relation
médecin-malade. A l'aube du nouveau millénaire, le praticien se doit de
retisser avec son patient la trame d'un dialogue concret
et enrichi, inséparable de l'acte médical et indispensable à une communication de
finalité lucide
1 - LE MEDECIN THERAPEUTE
Une
brève évocation de l'état des lieux permet d'ébaucher et d'entrevoir une
évolution souhaitable :
o
Le médecin agit pour soulager d'abord, et pour guérir ensuite : obligation lui
est faite d'apaiser les souffrances de son malade, la douleur physique comme la
douleur morale, en sachant s'entourer de moyens scientifiques et appropriés, de
traitements consciencieux et éprouvés.
o
Bien que le praticien n'assume -la
plupart du temps- que des obligations médicales
de moyens et non de résultat, certaines tendances actuelles présupposent une
obligation médicale de continuité certes, -ce qui est fort
concevable- mais parfois même d'efficacité, ce qui peut
paraître discutable.
o
Efficacité... le mot est rude, péremptoire ! Pourtant,
le praticien reste titulaire, ordonnateur et distributeur d'une technique
spécifique - qu'il doit impérativement maîtriser- dont beaucoup en soulignent la
redoutable efficacité, générant un résultat positif satisfaisant pour le
patient.
o
Le praticien, détenteur d'un savoir et d'un pouvoir considérable, critiqué par le corps social tout entier,
est amené -et le sera plus encore- à morceler cet exercice
exclusif par un exercice
partagé dont il doit conserver la maîtrise, l'organisation, l'initiative et
le contrôle : ce partage s'opère volontiers et quotidiennement par la
réalisation d'un acte médical pluripersonnel dans de
nombreux domaines, tels que
l'anesthésiologie, la radiologie, l'ophtalmologie, et bien d'autres.
o
Cet acte médical doit être toujours de qualité car le
patient attend de son médecin, bienveillance, diligence, compétence, prudence,
dévouement, assistance et conseil, sans oublier la nouvelle mais élémentaire précaution.
o
L'acte de diagnostic d'abord : c'est l'identification
d'une maladie par ses symptômes, par une
succession de signes, mais ce peut être un jugement
porté sur une situation, sur un état pathologique à partir de ses traits
essentiels. Or, les soins consciencieux et attentifs débutent par le diagnostic
: celui-ci doit être élaboré avec le plus grand soin (art. 33 du
Code de Déontologie) en y consacrant le temps nécessaire mais aussi en
s'aidant, dans la mesure du possible, des méthodes scientifiques les plus
appropriées et s'il y a lieu en s'entourant des concours les plus adéquats, ce
qui conduit à un diagnostic de synthèse émanant d'une équipe
médicale nécessairement complémentaire.
o
L'acte de soins ensuite : les soins que le médecin
doit prodiguer à son patient doivent avoir un but
thérapeutique : leur justification réside dans la volonté de prévenir ou de traiter la
maladie, toute intervention étant destinée à améliorer l'état de santé du
patient.
Ces
soins, nous le savons, ne doivent pas être quelconques -car le malade est une
personne humaine que l'on se doit de respecter-
mais ils doivent être consciencieux et
attentifs, en utilisant les moyens matériels convenables et conformes aux données
actuelles de la science...
o
La compétence professionnelle : pour délivrer des soins
consciencieux et attentifs, le médecin doit savoir apprécier son niveau de
compétence, en toute sérénité, avec toute l'humilité nécessaire : l'appel à
des tiers compétents reste incontournable, car au sein de la profession
médicale toute entière, tout praticien pourra reconnaître avec certitude et
interpeller avec opportunité le confrère coutumier d'une thérapeutique
difficile, parfois insolite, mais qui saura
convenir au traitement ou au mieux-être
du patient.
o
La profession médicale dispose aussi d'un véritable label de
certitudes, le titre de docteur en médecine étant délivré de façon quasi
définitive par nos Universités :
ce titre apparaît ainsi protégé par la
loi, la substitution par un tiers
constituant donc un délit caractérisé d'exercice illégal
de la médecine.
Ainsi,
le nouvel article L. 4161- et ses alinéas- du Code de la Santé Publique,
apporte une sévérité redoutable, parfois bien théorique, à l'établissement d'un
diagnostic ou à la délivrance d'un
traitement par un non médecin, en principe
donc non titulaire d'une réelle et indiscutable compétence.
o
Enfin, en complément de l'acte de diagnostic et de soins, on retiendra
l'indispensable développement du rôle du médecin dans le cadre
de la protection sanitaire, intéressant ainsi l'homme
au travail dans son quotidien d'environnement, l'enfant et
l'école, son éveil, sa croissance et son adaptation. Il en est de même de
l'exercice sportif, de sa pathologie ou son souci de performance, l'attrait
vertigineux de la compétition conduisant au mal-être d'un temps nouveau,
rattrapé par le dopage, les conduites
addictives ou même les toxicomanies,
auxquelles le nouveau médecin sera de plus en plus confronté, pour apparaître
désarmé.
2 - LA GLOBALITÉ DU MALADE
A - Le nouveau contrat médical
Si le contrat médical assorti de
ses obligations fondamentales semble être né avec l'arrêt MERCIER (Cour
de Cassation- mai 1936), on remarquera que la relation
médecin-patient a été marquée par une évolution
profonde -en lame de fond- principalement au cours de ces vingt dernières
années, alors même que la société évoluait à
grands pas vers le couronnement
et la sacralisation de l'information. Il ne peut
qu'en être de même en ce qui concerne l'information médicale, qui s'est
profondément vulgarisée, diluée via les médias, le web où la
notion de temps réel reste de rigueur.
A
cet effet, le médecin est passé du statut
paternaliste à un statut de conseiller technique, cette
évolution étant marquée par des textes
réglementaires et des projets législatifs d'une part, puis par le
cheminement rapide et accéléré des mentalités d'autre part.
De
même, le libre choix du médecin par le
patient, canon fondamental de cette base
relationnelle, apparaît relatif, porté par les modes,
l'opportunisme, l'instant présent, la facilité immédiate de l'un, ou la relative mais momentanée
disponibilité de l'autre.
Cette
situation protéiforme, changeante, parfois "glissante", apparaît
ballottée par les contraintes
socio-administratives, la variabilité rapide de l'habitat et de
l'activité professionnelle, l'humeur du moment, l'itinérance ou parfois même
l'errance, ou encore la mouvance
accélérée des populations. Les contraintes actuelles d'une adhésion
semi-prolongée -comme on parle de semi-conducteur- avec la création du statut
de médecin référent, n'apporte guère le remède intégral aux velléités
naturelles du patient, au bouche à oreille du portable, aux arguments
péremptoires d'un entourage morcelé, fragmenté ou éclaté.
Les
rigueurs d'un environnement mutant, illusoire et capricieux, qui "bouge
plus vite que son ombre" ont
habillé le cyberdocteur d'un halo de vérité
indiscutable, bleuté et brillant : le bon docteur Wanadoo s'installe dans les
HLM et les gîtes ruraux, pétaradant de certitudes et de convictions, cliquant
sur ce bon médecin de famille, dénudé et désarmé, car de famille.... il n'y en
a plus !
Or,
la docte assurance des pouvoirs publics est formelle : le généraliste doit
revivre, auréolé d'une nouvelle gloire, revalorisé par une formation
attractive et une rémunération convenable qui se languit à force d'attendre.
Pour cela, l'omnipraticien devra
impérativement sortir du cercle désormais trop
étroit de son cabinet médical pour retrouver le rôle prestigieux de
pivot de soins qu'il mérite, fondement indissociable de cette
future pyramide du siècle nouveau.
B - Acte de soins et détermination du traitement
Le patient mûrit et réfléchit : il exige que chaque jour
qui passe, le futur médecin ou le médecin
exerçant doive se tenir au courant des évolutions scientifiques ou
socio-économiques du monde dans lequel il vit. Dans la démarche de santé, il
existe -nous ne pouvons le contester- une demande profonde d'informations
claires, d'une écoute renouvelée, d'un accompagnement constructif ! Ce patient
veut une place dans le système de soins en tant que personne,
voire même en tant que citoyen. Or, si la République
clamait à tort qu'elle n'avait pas besoin de savants, elle proclame aujourd'hui
qu'elle a besoin de nouveaux médecins, parés de
toute les vertus, ce qui reste fort utopique.
Car,
invariablement, le patient du nouveau siècle attend des prescriptions
adaptées à son mal-être fonctionnel, sollicite
des soins nouveaux qui guérissent l'organe malade certes, mais apaisent le
somatique blessé ou le psychisme altéré : la
demande devient forte, d'une rare
exigence, inextinguible, d'abord thérapeutique, puis médico-sociale, puis enfin
socio-administrative, voire de circonstance ou
d'opportunité, au gré des saisons...
En
revanche, cette obligation d'assistance et
d'accompagnement -un tantinet désuète ou délaissée-
s'impose et s'imposera, car le nouveau traitant saura renouer
le dialogue, favoriser le conseil, l'explication, le soutien
de celui qui souffre certes, mais qui doute en
dépit d'un monument de certitudes.
La détermination du traitement, dont on se plaît encore à
souligner l'indépendance du praticien ou son
initiative débridée, laissée aux seuls échos de sa conscience, se heurte de
jour en jour à cette liberté surveillée et conditionnelle de
prescriptions. La politique du médicament, les carcans comptables imposés mais parfois
légitimes, les contraintes économico-financières, les aléas scientifiques et
industriels de la mondialisation, conduisent à une rigueur de traitement difficilement
compatible avec la variabilité du physiologique, ou le
cheminement oscillant du pathologique. Sans doute, si l'efficacité
thérapeutique nécessaire doit rester
le maître mot de la médecine de
demain, on ne peut réfuter combien celle-ci apparaît corsetée, engainée par tant de lois,
décrets, arrêtés, circulaires et recommandations en tous genres, qui l'ont
faite peu à peu glisser du marché à la réglementation, sous l'éclairage
aveuglant d'une régulation administrative centralisée.
En
outre, cette prescription thérapeutique demeure
induite et conditionnée par la
réalisation méthodique d'une batterie d'examens
complémentaires spécialisés et complexes, d'exécution
fort onéreuse, mais sollicités, parfois sans
justificatif réellement apparent ou légitime,
parfois en l'absence de critères d'un raisonnement cohérent et logique, venant
pallier le relatif escamotage de l'examen
clinique fondamental. Certains
vont jusqu'à dire que l'acte médical apparaît "parasité" par la compilation de ces examens qui, de complémentaires, deviennent
systématiques.
3 - LE CONSEILLANT ET LA
PRÉVENTION
A - Le praticien à l'écoute de
l'individu
Le droit à l'information du patient transforme encore jour après jour le
traditionnel colloque singulier : le malade se veut un
acteur de santé, libre, adulte et responsable : l'information qu'il attend et
qu'il espère doit lui permettre de donner son consentement éclairé,
donc d'adapter ses conduites à la maladie, au diagnostic ou même à la thérapeutique qu'il présente.
En effet, le rapprochement de l'information et du consentement apparaît fondamental, car la qualité de la première demeure la
condition de validité du second !
Le praticien doit se former et s'adapter à l'écoute, au questionnement, au dialogue : l'obligation générale d'information découle du
caractère particulier du colloque singulier, partie intégrante et plénière de
la responsabilité médicale contractuelle.
B - Dialogue singulier et
dialogue social
En complément nécessaire de ce nouveau colloque singulier, le praticien doit
délivrer une information plus générale, plus globale qui, à
partir de l'individu lui-même, doit déborder et dépasser
celui-ci pour d'abord l'assister dans son environnement et son cadre de vie, puis ensuite le charger d'un réel "devoir de
santé".
L'identification,
au cours des dernières décennies, de nombreuses mesures individuelles et
collectives influençant l'état de santé, invite à en transmettre la
connaissance à tous, en vue d'améliorer la santé de la personne, puis du groupe
social auquel elle appartient, puis enfin de la
population.
L'objectif
principal d'une information médicale ou sanitaire de
l'ensemble de la population est de promouvoir la santé, de la préserver en
évitant maladies et accidents, et d'accroître "les caractères de bonne
santé" chez un plus grand nombre de personnes.
Or,
le médecin de demain ne doit être d'aucune manière, écarté -contrairement à ce
qu'une vision superficielle ou réductrice
laisserait penser- de l'information sanitaire publique. Il doit devenir même l'intervenant
le plus qualifié en matière de santé, de comportement sanitaire, car
il est le plus régulièrement contacté par les personnes
bien portantes... ou en passe de le
redevenir !
Un
patient consultant pour une affection bénigne interroge souvent le praticien
-il l'interrogera plus souvent encore s'il se montre réceptif à ce genre de
préoccupations- sur des questions sanitaires indépendantes, à propos d'un
parent proche, d'un conjoint ou même d'une
information générale récente.
Ainsi,
le praticien doit devenir une aide
efficace à l'éducation de santé, mais encore il
doit pouvoir assumer le rôle de conseillant social : sa sagesse
supposée, son expérience, ses compétences, son savoir-faire, doivent, à partir d'un mal-être
individuel, apporter réponse et réconfort à celui qui l'interroge sur la
recette ou la méthode qui résoudra
une situation anxieuse ou
conflictuelle.
En
outre, si notre code sait définir
avec justesse (article 51) les limites de l'action
du médecin admis à pénétrer l'intimité familiale, force est de constater qu'il
est de plus en plus sollicité pour analyser des faits qui lui sont connus, pour
prodiguer ses conseils indispensables, sans toutefois se départir de son
impartialité.
Le
médecin est alerté, vivement interpellé parfois -alors qu'il ne doit pas
s'ériger en juge ou en arbitre- sur les
questions rémanentes de divorce, de séparation, sur les
conflits récurrents au sein de la famille, ainsi que sur les
étapes obligées de l'évolution des membres de cette dernière, particulièrement
l'adolescence avec ses excès, ses conduites addictives, ses turbulences, mais encore la
vieillesse, automne de la vie, alors que son
intervention active dans les critères de l'état de dépendance ne pourra
qu'en être efficacement recherchée et saluée.
o
De même, on rappellera le rôle fondamental du praticien en regard de situations
délicates et prolongées, concernant notamment le "handicapé", ses droits
et son insertion, mais encore face à des
épisodes douloureux et pénibles de maltraitance et
de sévices de toute nature, où les règles morales et les
devoirs de sa conscience pourront être heurtés par ses
obligations d'assister l'individu en danger et de lui porter un secours
efficace.
A
cette lourde charge, s'ajoute le nouveau rôle
de médiateur social que l'on attribue
volontiers à l'homme de l'art médical, pour qu'il sache avec efficacité prendre
soin des oubliés, des exclus, son action conduisant à la rupture attendue et
souhaitable dans le processus de désocialisation.
C - L'épidémiologie et la prévention primaire
La
santé est devenue une norme importante de la
société, le rôle de prévenant social étant de plus
en plus imposé au médecin par l'évolution
des maladies certes, mais encore par le
cheminement de son patient qui attend du soignant qu'il devienne conseiller en
matière d'hygiène, de cadre de vie, de contexte social dans lequel
il s'épanouit...Bref, un véritable manteau d'Arlequin, trônant entre la fée
Carabosse et l'Ange Gabriel !
Eduquer
avant une maladie, c'est la prévention primaire qui cherche à
en préserver. Eduquer pendant la maladie et surtout à son début, c'est la prévention
secondaire qui tend à en limiter les conséquences. Eduquer après la maladie,
c'est la prévention tertiaire qui vise à rétablir le
patient dans un état aussi proche que possible de
la bonne santé antérieure : à chaque stade de cette activité
préventive, le médecin nouveau se doit d'être là, d'exister, d'intervenir, de
multiplier les actions d'efficacité, en dépit des ses limites ou parfois même
de ses faiblesses.
On
ne pourra ainsi que citer la formidable
aventure humaine liée aux vaccinations, à
l'épidémiologie intensive et soutenue, au dépistage, à la surveillance et au
traitement des maladies transmissibles et contagieuses, ainsi qu'à la
protection nécessaire de l'environnement
naturel, au combat contre toutes les pollutions, climatiques, prévisibles,
provoquées ou redoutées.
Par ailleurs, l'exercice médical à venir sera sans
retard confronté au dilemme de la protection légale du corps humain, lui-même
ensemble de cellules mais surtout substrat de la
personne.
Si l'inviolabilité du corps humain demeure un
droit fondamental de l'humanité, la rencontre de la médecine et de la loi
affirme la préservation de la vie, de la santé, de la dignité, et de l'avenir
de l'espèce humaine. A cet effet, l'explication
prédictive, la probabilité de la survenue de maladies graves, la
multiplication de tests génétiques gardant cette
finalité, vont apparaître comme des enjeux majeurs de l'exercice médical de ces
années à venir, aussi bien en matière de cancérologie que des maladies
dégénératives ou évolutives, et des
affections héréditaires. Et que dire d'une
proposition future, lors d'une adhésion à l'assurance-vie, fixant comme
modalité indispensable le dépôt de son code génétique afin d'en établir les
échéances personnelles ? Or, toute souscription en matière d'assurance vie
repose sur la création d'un lien contractuel, c'est-à-dire librement consenti
et accepté !
Ce
futur n'est pas loin, il est à nos portes : le
praticien d'aujourd'hui et de demain, tiraillé par une
interrogation sociale persistante et obsédante, devra répondre et s'affirmer
sur les sujets aussi complexes que le suicide,
l'euthanasie, les prélèvements d'organes, les dons sanguins, de
sperme ou d'ovocytes, l'utilisation
des tissus humains, ou encore les
expérimentations et les modifications génétiques !
Néanmoins,
à ce jour, la prévention de l'individu conduit le
médecin à s'impliquer énergiquement dans la lutte contre l'obésité par exemple, les
risques vitaux, l'amélioration du mode et de l'espérance de vie, puis à
développer son rôle préventif par l'hygiène de
vie, les mesures diététiques, la nutrition intelligente ou encore la
sexualité...
Enfin,
la prévention médico-sociale devra sans tarder
poursuivre sa lutte en forme de croisade contre les fléaux à forte connotation
péjorative altérant gravement le bien-être collectif, et particulièrement
l'alcoolisme, le tabagisme ou les
toxicomanies et les graves altérations
psychiatriques qu'elles engendrent.
D - La mise en cause de la formation du médecin
Néanmoins,
quelques propositions peuvent dès à présent livrées à la réflexion du plus
grand nombre :
L'apprentissage médico-social s'impose,
conjuguant une formation en santé Publique, en éducation sanitaire ou en matière
d'environnement.
De
plus, tout médecin devra s'investir dans une formation
et une initiation juridique indispensable, qu'il redoute parce qu'il la
méconnaît : l'organisation de modules simples mais incitatifs,
apporterait les notions indispensables relatives au droit de l'enfant, aux
droits du malade et du mourant, à la connaissance lucide de la responsabilité
pénale et civile, aux contraintes du secret professionnel ou des
obligations contractuelles du médecin... le droit médical doit entrer par la grande porte à la faculté
de médecine !
4 - LE COLLABORANT ET
L'EXERCICE PLURIDISCIPLINAIRE
A - La profession libérale... espace de liberté ?
Ce n'est guère une provocation, mais l'exercice libéral -nul ne le nie- s'effiloche
comme peau de chagrin, et la belle indépendance affichée jadis par nos aînés se craquelle sous les coups de boutoirs
réitérés des contraintes administratives, sociales, économiques et juridiques, réunies et renforcées mais parfois même contradictoires.
Tandis que l'installation
médicale libérale porte encore l'étendard d'une réalité relative mais appréciable, les restrictions
à l'installation se préparent,
s'organisent, se construisent par le biais
d'incitations fiscales ou conventionnelles, bientôt subordonnées aux calculs
minutieux, rigoureux mais doctrinaires et chimériques des fameux besoins de la population ou des exigences conceptuelles d'un bassin de vie.
Plus délicat et souvent mal accepté par le praticien, apparaît l'aménagement lié au droit européen communautaire, autorisant et facilitant la libre circulation des
individus, des services et des professionnels ainsi que l'harmonisation et la coordination des conditions de cet exercice dans
les différents états membres de l'Union Européenne.
Bien sûr, la réglementation européenne impose
au préalable une reconnaissance mutuelle des diplômes -et de toute formation
médicale diplômante équivalente- avec réciprocité
légitime, c'est-à-dire un titre sanctionnant une formation officielle, acquise
au sein de la Communauté. Et depuis octobre 1981, le médecin ressortissant d'un
Etat peut obtenir son diplôme dans un autre Etat et exercer dans son Etat d'origine sans restriction, tandis qu'en revanche, le médecin d'un autre Etat de l'Union reste soumis
aux mêmes droits et obligations que les nationaux,
ce qui inclut l'assujettissement à une déontologie !
B - Le travail de groupe et
d'équipe
La notion d'équipe médicale pluridisciplinaire existe déjà et fonctionne harmonieusement au sein
des établissements hospitaliers pour le plus grand bien des patients. Son
extension, quoique parfois lente et chaotique, se retrouve et s'organise au sein des
différents réseaux (toxicomanie - cancérologie) ou même des filières de soins et des nombreux maillages permettant et
justifiant l'intervention de plusieurs professionnels de santé.
Or, nous constatons combien le partage de décision et d'exécution impose, en matière médicale libérale, la
juxtaposition des compétences et leur harmonisation, par la création d'une structure non rigide de multi-collaboration au service du patient, de son affection pathologique
et de son environnement socio-familial. Désormais, le médecin isolé et agissant
seul devient une rareté non souhaitable, car l'équipe de soins s'impose, sous l'œil attentif d'un coordonnateur
efficace. Ceci justifiant l'animation d'une équipe de soignants où apparaissent
l'infirmière, le rééducateur, l'auxiliaire de vie, même le psychiatre, en
liaison avec le relais hospitalier et les organismes sociaux ou administratifs, qui doivent bien souvent être aiguillonnés et stimulés
pour le plus grand bien du patient, avec leur implication indispensable de tous
les instants.
Les structures adaptées de soins
et de prévention, mobiles,
changeantes, transformables, doivent faire espérer une réelle efficacité de prise
en charge de la personne malade, sans budgétisation excessive ou disproportionnée, avec l'exigence impérative et plusieurs fois énoncée
d'absence de toute collusion, de toute entente illicite et de toute activité de
compérage qui pourrait surgir çà à là avec
d'éventuels pourvoyeurs et rabatteurs de clientèle !
De même, toute coalition d'intérêts, tout circuit occulte, ou toute émulation par des critères de rentabilité, devra être
scrupuleusement vérifiée et respectée.
Cette multi-collaboration
implique, sans nul doute, une requalification prudente mais moderne de la notion de secret médical partagé. Car, tandis que les informations relatives aux diagnostics et aux traitements, peuvent
-uniquement dans l'intérêt du malade et de ses soins- être
communiquées aux soignants et traitants de ce même patient, et réservées à eux
seuls, toute information de nature privée, étrangère aux décisions et
obligations des équipes soignantes, doit -encore et toujours- s'intégrer dans
le cadre strict du secret médical, car disposant du critère de confidence ! La révélation d'une information à caractère secret, par celui qui en est dépositaire, par état ou par
profession... L'obligation de
l'article 226-13 du Code Pénal conserve toute son acuité et sa sévérité.
C - Les nouveaux modes d'exercice
Le glissement du statut paternaliste, désuet mais que d'aucuns peuvent regretter, au statut de conseiller technique, implique irrémédiablement que le médecin de demain va devenir un prestataire de services, dispendieux, mais nécessaire, libéral certes et peut être indépendant (mais de qui ?), soumis sans doute aux contraintes
plus que jamais actuelles qui lui imposent de limiter ses
prescriptions à ce qui est nécessaire
à la qualité et à l'efficacité des soins, tout en respectant les principes de moralité, de probité et de
dévouement indispensables à l'exercice de la médecine...
Ce paradoxe apparent conduit nécessairement le
praticien de demain au développement d'activités annexes, à un exercice morcelé mais complémentaire, quelle qu'en soit sa nature : ce confrère va
s'autoriser une activité
professionnelle limitée dans le temps,
compatible avec les aspirations légitimes d'une vie familiale ou personnelle de qualité.
De plus, les migrations saisonnières des populations, les exigences socio-professionnelles du moment, le
morcellement de la cellule familiale, altèrent considérablement l'élaboration
patiente d'une continuité de soins, tandis que la discontinuité
du patient apparaît incontournable.
Les malades -et ceux qui aspirent à des soins ponctuels- sont devenus plus exigeants, plus
demandeurs, plus revendicateurs, plus mobiles, et.... moins
patients. Ainsi, à côté des structures classiques et conventionnelles qui
perdurent, apparaissent des modalités changeantes et innovantes.
Enfin, pendant des siècles on entrait en
médecin comme on entrait en religion ! De définitif et
figé, l'exercice médical du XXIème siècle s'oriente vers le temporaire, le plurifocal, le polymorphe.
Ces nouvelles composantes de la pratique
médicale entraînent l'émergence d'un exercice insolite et non coutumier : d'abord un exercice temporaire,
pratique libérale médicale limitée dans le temps, soit isolée, soit le plus
souvent en association ; puis la recherche d'un partenariat d'exercice et enfin la sollicitation et l'émergence d'un assistanat médical, prolongeant l'exercice temporaire ou même encore la recherche d'un statut de praticien salarié.
D - Le déni de l'installation
définitive
Les dispositions actuelles d'exercice selon des
situations parcellaires (cabinet secondaire, remplacement, assistanat
médical trop restrictif imposé par les articles
87 et 88 du CDM) apparaissent peu satisfaisantes et trop partiellement adaptées
aux contraintes futures d'un exercice médical gratifiant, auquel aspire à juste titre, la grande majorité des médecins de demain.
Si